Les enfants du Gueulard

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Ce serait l’histoire exemplaire d’un groupe de copains qui, transférant leur utopie dans la réalité, créent dans la vallée usinière de la Fensch un lieu à vocation culturelle, devenu, vingt ans plus tard, une institution de référence. Ils ont vingt ans au début des années 1980. Ils sont un peu plus d’une dizaine – au moins quatre filles et sept garçons. Ils sont presque tous enfants d’ouvriers – l’un est cependant fils d’un ingénieur de la sidérurgie –, et, pour une partie, issus de l’immigration – italienne, maghrébine, espagnole –, conformément à la sociologie de la vallée. Plusieurs de leurs pères vivent un engagement syndical ou politique ; l’un d’eux est maire d’une commune de la vallée, Nilvange. Ils ont pour la plupart grandi dans la vallée, aussi le groupe résulte-t-il de l’agrégation d’amitiés survenues en divers lieux de la vallée et à différents âges de la jeunesse : la cité du Konacker, un ensemble pavillonnaire et ouvrier de Nilvange, est un premier lieu fédérateur ; le lycée de Fameck en est un autre et le lieu privilégié de l’expérience de l’engagement politique : pcf, psu, pcr, pc(m-l)…; d’aucuns se rencontrent autour d’une activité sportive, le basket ; d’autres, dans la lutte antimilitariste : trois d’entre eux fondent une association pour l’objection de conscience qui organise à Thionville, quatre années de suite, la « Fête antibeaufs ». Lorsqu’ils élaborent leur projet, et même si pour beaucoup l’avenir est indécis, tous sont orientés vers une voie professionnelle hors de leur milieu d’origine. Aujourd’hui, ils travaillent dans l’enseignement, le culturel, le social : institutrice, enseignants en lycée, universitaire, directeur de médiathèque, représentant littéraire, chargé de développement culturel, chargé de mission dans un organisme d’aide aux immigrés… Un seul est resté dans la métallurgie : il est aujourd’hui ingénieur de production.

Je pense qu’on s’est retrouvé parce que personne ne se retrouvait là où il était lui-même. » Comme en écho : « Pour moi, c’était la volonté de mettre en place un lieu où on pouvait peut-être reproduire ce qui nous a manqué […], la volonté d’essayer de retrouver une espèce de solidarité, ça va faire très mao, une solidarité de classe. » Enfin : « Faire quelque chose par nous-mêmes tout en valorisant le milieu dans lequel on était. » Le nom du café porte cette inquiétude, celle de ne pas s’y retrouver, et la volonté d’y remédier : construire un lieu d’où s’exprimer, et donc se localiser. Un gueulard, c’est la partie supérieure du haut fourneau par où s’effectue le chargement ; c’est aussi, dans le parler des mineurs, la cloche ou la sirène qui rythme la journée de travail. Enfin, non sans provocation, le mot dit le souci de se faire entendre. Le statut juridique du café, hautement revendiqué par ses fondateurs, une « société coopérative de travailleurs », réfère au monde d’origine – et à son utopie égalitaire. L’établissement se double d’une association complémentaire de programmation, dont le nom renvoie, lui, au versant de la prise de parole : « Pour une alternative vers l’expression », ou pave. Bref, le point de départ, c’est un entre-deux : entre un monde révolu ou en voie de l’être et le rêve d’autres lendemains, un aujourd’hui incertain où puiser la volonté de faire quelque chose par soi-même, de prendre sa destinée en main. Dans les années 1980, si le processus de démantèlement de la sidérurgie n’y est pas aussi dramatique que dans le bassin de Longwy, il est devenu évident que cette activité industrielle ne sera plus l’avenir de la vallée.

« On avait toujours en parallèle la volonté d’organiser des expressions pour des gens comme nous, leur donner accès à un lieu, et cette idée de montrer ce que la culture ouvrière avait pu apporter. » Tel un Janus bifrons, le projet s’organise sur ces deux versants : l’un se déploie dans une activité de café, voulant construire une sociabilité sur le mode de la sociabilité ouvrière ; l’autre, dans une activité culturelle, de diffusion et de création musicales, d’expositions et de forums. Après une recherche de l’amont à l’aval de la vallée, leur choix se porte sur un bar en liquidation à Nilvange, dont ils achètent le fonds de commerce : non pas une friche industrielle, mais une friche de la sociabilité ouvrière. « Les vieux, quand ils sortaient de l’usine, ils allaient boire un coup au café. » Le choix du café n’est pas fortuit : il s’agit bien de se poster dans le temps du hors-travail de manière à donner sa puissance à la dimension culturelle du projet. Un lieu de culture, comme production d’œuvres et comme agent actif d’une identité collective. L’utopie s’installe sur cette difficile crête : « donner aux jeunes un lieu d’expression » et « faire venir les anciens ». En d’autres termes, sur le versant de la promesse : contre la fatalité de la crise et du délitement social, donner accès à la culture, à toute la culture ; sur le versant de la mémoire : accueillir des pères fatigués, qui viendraient s’asseoir aux tables servies par des fils. « Garçon, un café ! »

C’est l’histoire, parfois cruelle, d’une utopie qui se confronte à l’épreuve de la réalité. Le Gueulard ouvre ses portes en décembre 1984 : le groupe reste aux commandes du café et de la programmation culturelle jusqu’en juillet 1985, puis jette l’éponge. Trop de tension nerveuse, l’épuisement, des dissensions qui apparaissent : impossible d’être à la fois patron de bar et acteur culturel. Comment faire face à des jeunes – de jeunes ouvriers – qui, faisant fi de ce qui leur est offert, viennent, comme dans tout bar, faire de la provocation ? Comment faire évoluer le projet ? Faut-il sacrifier à la raison marchande ? Dans quelle mesure la « pureté » culturelle originelle – une culture hors des voies académiques – peut-elle être préservée ? La réponse est à certains égards cinglante. Au terme d’un été incertain, le café rouvre en septembre 1985, repris en main par deux frères, plus jeunes, immigrés de première génération, qui vont s’imposer comme patrons et déployer, parallèlement à l’activité culturelle, une véritable activité de bar – boissons et jeux : billard, baby-foot, juke-box. Le groupe originel gardera un temps la maîtrise de la programmation culturelle et continuera à s’investir dans l’association. Puis le désengagement des personnes sera progressif, en fonction des destinées professionnelles, et accompli au début des années 1990. L’aventure du Gueulard se poursuit avec la « deuxième génération » du projet, Enzo et Maurice Albanese, Emmanuelle Mathern, véritables chevilles ouvrières qui vont lui donner son assise institutionnelle et affermir son identification culturelle. Une reconnaissance officielle – symétrique du souci de reconnaissance dont il est porteur – par l’État et les collectivités territoriales : en 1992, la labellisation « café-musique », puis aujourd’hui celle de Scène de musique actuelle (smac). La suite, d’autres péripéties, une fermeture sous le coup de la loi antibruit, l’« itinérance » dans la vallée (« Le Gueulard s’éclate ! »), le projet de construction d’un lieu ad hoc, le réinvestissement récent de trois des membres du groupe originel, sera racontée ailleurs.

Jean-Louis Tornatore Université Paul-Verlaine, Metz Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture, Paris

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